🔴Ubérisation : quand l’algorithme organise la précarité
- Force Ouvrière Sarthe

- il y a 6 jours
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Les chiffres qui accusent

63 heures par semaine
C’est la durée habituelle moyenne de travail relevée chez les livreurs de plateformes interrogés dans l’enquête SANTE-COURSE. Ce temps inclut les courses, mais aussi l’attente et les trajets de retour vers les lieux d’attente.
5,83 € bruts de l’heure
C’est le revenu horaire brut moyen constaté chez ces livreurs : 5,90 € chez Uber Eats, 5,73 € chez Deliveroo, avec une moyenne encore plus basse à Paris, à 5,44 € bruts de l’heure.
1 480 € bruts par mois
C’est le revenu mensuel brut moyen déclaré, avant déduction des frais professionnels : véhicule, carburant, réparations, assurance, téléphone, équipement, cotisations.
81,5 % travaillent au moins 6 jours par semaine
Plus d’un livreur sur deux déclare même travailler 7 jours sur 7.
-15 % Ă -22,4 % de revenu horaire brut entre 2021 et 2025
Selon l’ARPE, pour les plateformes disposant d’un historique depuis 2021, l’évolution cumulée du revenu horaire brut reste orientée à la baisse, entre -15 % et -22,4 %.
Sous l’application, l’exploitation
Uber Eats, Deliveroo, Stuart, Delicity, Just Eat, Uber, Bolt, Heetch : derrière ces noms devenus familiers, il y a des travailleurs qui livrent, conduisent, attendent, recommencent, sous la pluie, dans le froid, aux heures éclatées, avec des revenus incertains et une protection sociale dégradée.
Le discours officiel parle de souplesse, de liberté, d’autonomie. La réalité est souvent beaucoup plus brutale : une activité organisée par les plateformes, pilotée par l’algorithme, rémunérée à la tâche, mais assumée juridiquement et financièrement par le travailleur.
C’est là tout le paradoxe de l’ubérisation :
les plateformes organisent le travail, mais refusent d’en assumer pleinement les responsabilités sociales.
L’indépendance sous tutelle : le grand mirage des plateformes
Le statut d’auto-entrepreneur peut avoir du sens lorsqu’il correspond à une véritable indépendance : choisir ses clients, fixer ses prix, maîtriser son activité, développer sa propre clientèle.
Mais dans l’économie de plateforme, cette indépendance devient souvent un habillage juridique commode.
Comment parler d’autonomie lorsque les tarifs ne sont pas réellement négociés ?
Lorsque l’accès aux courses dépend d’un algorithme opaque ? Lorsque la notation, la disponibilité et la pression concurrentielle conditionnent directement les revenus ? Lorsque les frais professionnels restent à la charge du travailleur, tandis que la plateforme conserve le pouvoir d’organiser, de modifier ou de suspendre l’activité ?
Cette indépendance là tient davantage du mirage que de l’émancipation. Elle permet surtout de contourner les garanties collectives : pas de congés payés, pas de revenu garanti, une assurance chômage très limitée, des droits à la retraite fragilisés, une protection maladie et maternité insuffisante, aucune prise en charge systématique des frais professionnels.
Le travailleur se retrouve isolé face à l’algorithme, aux charges, à l’accident, à la fatigue, à la baisse des revenus et à la maladie.
Quand l’ubérisation dissout les droits
L’ubérisation n’est pas seulement une transformation du travail.
C’est une méthode de contournement social.
Force Ouvrière le rappelait déjà clairement :
le CDI à temps plein doit rester la norme de référence dans le secteur privé, et FO dénonce l’usage frauduleux du statut de travailleur indépendant ou d’auto-entrepreneur lorsque les conditions de travail, le lien de subordination et la dépendance économique attestent d’un salariat déguisé.
FO considère que cette ubérisation détourne l’outil numérique et conduit à une nouvelle forme d’exploitation.
Le numérique pourrait être un outil d’émancipation, de simplification et de progrès. Mais lorsqu’il sert à individualiser les risques, à fragmenter les collectifs et à neutraliser les protections sociales, il devient un instrument de régression.
Ce n’est pas parce qu’une exploitation passe par une application qu’elle devient acceptable.
Un travail sans repos, sans sécurité, sans horizon
Les chiffres de l’enquête SANTE-COURSE donnent à voir une réalité sociale particulièrement dure : des semaines de travail à rallonge, une dépendance économique massive à l’activité de livraison, des revenus faibles et une exposition permanente aux risques physiques et psychiques.
L’enquête indique que 91 % des livreurs déclarent tirer l’essentiel de leurs revenus de la livraison. Elle relève aussi que 93 % n’ont pas d’autre activité rémunérée en parallèle.
Autrement dit, il ne s’agit pas d’un simple complément de revenu exercé librement quelques heures par semaine. Pour beaucoup, c’est une activité principale, parfois vitale, mais sans les protections attachées à un véritable emploi salarié.
Ce modèle fabrique une zone grise : suffisamment de dépendance pour organiser le travail, mais pas assez de reconnaissance juridique pour garantir les droits.
Le “progrès” ne peut pas être un retour en arrière social
À notre époque, en France comme en Europe, il est inadmissible que des femmes et des hommes travaillent dans de telles conditions, sans les protections élémentaires qui devraient accompagner toute activité professionnelle.
Le progrès technique ne doit jamais devenir le prétexte d’un recul social. L’innovation n’a pas vocation à affaiblir le droit du travail, ni à réinstaller sous une forme moderne des rapports de dépendance que les luttes sociales avaient précisément permis de combattre.
Lorsqu’un modèle économique ne tient que parce qu’il transfère les risques sur les travailleurs, refuse les garanties collectives et organise l’insécurité permanente, ce modèle ne doit pas être applaudi : il doit être encadré, combattu et transformé.
L’Europe ouvre une brèche : la France doit légiférer sans faiblesse
L’Union européenne a adopté de nouvelles règles sur le travail via plateforme. Elles prévoient notamment une présomption légale de relation de travail lorsqu’il existe des faits témoignant d’un contrôle et d’une direction exercés par la plateforme. Si la plateforme veut renverser cette présomption, elle devra prouver que la relation contractuelle n’est pas une relation de travail.
C’est un levier essentiel. Mais encore faut-il que la France transpose ces règles avec ambition.
Il ne s’agit pas d’accompagner mollement l’ubérisation. Il ne s’agit pas d’aménager la précarité. Il ne s’agit pas de créer un sous-statut qui légaliserait l’entre-deux.
Il s’agit de remettre le droit au-dessus de l’algorithme.
Pas de “troisième statut” : FO refuse la zone grise sociale
Force Ouvrière a toujours alerté sur le danger d’un statut intermédiaire qui affaiblirait le salariat sans garantir une véritable indépendance.
FO s’est opposée à la création d’un “troisième statut” d’actif collaboratif, indépendant mais économiquement dépendant des plateformes, considérant qu’un tel dispositif mettrait en péril le régime salarié en créant une zone grise.
Cette position est fondamentale.
Un salarié doit avoir les droits d’un salarié. Un indépendant doit disposer d’une indépendance réelle. Un faux indépendant ne doit pas servir à contourner le Code du travail.
Il ne peut pas y avoir de travail au rabais, de droits au rabais, de protection sociale au rabais.
Les revendications Force Ouvrière : remettre le droit social au centre
Reconnaître le salariat déguisé
Lorsque la plateforme organise l’activité, fixe les règles, contrôle l’accès aux courses, module la rémunération, sanctionne ou déconnecte, le lien de subordination doit pouvoir être reconnu.
La requalification en salariat doit devenir effective dès lors que l’indépendance n’est qu’apparente.
Refuser tout troisième statut
FO refuse la création d’un statut hybride qui institutionnaliserait une précarité durable entre salariat et indépendance.
Ce type de zone grise fragiliserait l’ensemble du monde du travail en tirant les droits vers le bas.
Garantir une rémunération réelle et digne
La rémunération ne peut pas être calculée uniquement sur le temps de course. Elle doit intégrer le temps d’attente, les trajets à vide, les frais professionnels, l’usure du matériel et la réalité du temps de travail.
Prendre en charge les frais professionnels
Véhicule, carburant, réparations, assurance, téléphone, équipement : ces coûts ne doivent pas être invisibilisés ni supportés seuls par les travailleurs.
Ouvrir des droits sociaux complets
Le travail doit ouvrir des droits : congés payés, protection maladie, maternité, accident du travail, retraite, assurance chômage, repos effectif.
On ne peut pas accepter qu’un travailleur soit disponible, productif, contrôlé, mais privé des garanties fondamentales.
Imposer la transparence des algorithmes
Aucun travailleur ne devrait dépendre d’un système opaque qui décide de l’accès aux courses, module les revenus, organise la concurrence ou suspend l’activité sans contrôle réel.
Renforcer le droit collectif
Les livreurs, chauffeurs VTC et travailleurs de plateformes doivent pouvoir s’organiser, se défendre, négocier collectivement et peser face à des entreprises puissantes.
Le collectif reste la seule réponse solide à l’isolement organisé.
Ubérisation : régression sociale
L’ubérisation n’est pas une fatalité. C’est un choix politique, économique et social. Et ce choix doit être combattu lorsqu’il organise la précarité au lieu de garantir la dignité.
L’algorithme ne doit jamais remplacer le droit du travail.
Sources
Enquête SANTE-COURSE, Santé et conditions de vie et de travail des livreurs des plateformes numériques en France, 2026 :
ARPE, Plateformes de livraison : l’ARPE publie son analyse 2026 des indicateurs d’activité :
ARPE, rapport 2026 complet sur les indicateurs d’activité du secteur livraison :
Force Ouvrière, Lettre ouverte du Secrétaire général de Force Ouvrière du 7 septembre 2018 :
Force Ouvrière, Numérisation : pour que le pire ne devienne pas réalité :
Force Ouvrière, rubrique VTC / plateformes :
Conseil de l’Union européenne, Règles de l’UE sur le travail via une plateforme :

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